Jeudi 14 avril 2011
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19:23
Une tasse de thé vert à la menthe sur le côté, Camille devant moi, Céline en retrait et un chat sur mes jambes. Je ne pensais pas que la soirée pourrait virer au comique en si peu de temps
surtout après les épreuves de ces dernières heures.
Le jeune homme s’étira péniblement tout en me balançant un sourire sardonique.
- Yo ! Tu viens ici pour me poser des questions sur ton passé ? Moi je croyais que tu te présentais car t’avais oublié ta veste en cuir, dit-il en la montrant.
- Non, répliquai-je sèchement. Je suis là, uniquement guidé par ma quête insatiable de réponses. Et c’est triste à dire, mais t’es mon dernier espoir.
- Quel honneur. Vraiment.
- J’ai besoin de toute ta concentration s’il te plait. J’ai en ma possession un vieil article de journal et une photo d’une tombe qui remonte de plusieurs années.
Je lui tendis les trouvailles issues des longues recherches au sein de mon domicile. Avant de lui confier en main propre ces biens, je jetai un œil à la tombe. « Jacques Lefebvre ». Ce
nom ne me disait toujours rien. Camille s’en saisit et haussa un sourcil.
- T’as pas plus morbide comme article ? La mort de deux gamins dans un accident de voiture près d’Etain. Okay et après ? Comment t’as eu ça ?
- Je les ai trouvé, cachés sous un de mes placards quand je suis revenu chez moi à Adamswiller. Un individu qui m’en veut était en possession de mon adresse, je me suis dis que ma mère détenait
quelque chose d’important ou qu’un message m’était adressé.
- Hum… et tu te dis comme ça : « Tiens ! Aujourd’hui je vais fouiller ma piaule, du peu qu’un mec cache des articles de journaux sous une armoire. ». C’est du
délire ! Je ne crois pas au hasard et encore moins aux coïncidences.
- Tu crois en rien en fait… soufflai-je.
- Ouais ! On peut dire ça. Mais il y a quelque chose de troublant.
- Comment ça ?
- Cet article a été écrit en Lorraine. Etain étant une ville située à vingt kilomètres de Verdun.
- Verdun ?
- Première Guerre Mondiale, la bataille de Verdun en 1916. Ca te dit rien ? Bon, zappons… ce que je veux dire mon Bichon c’est que l’article vient de Lorraine. A toi de m’expliquer ce que
fous un article Lorrain en Alsace.
- Je sais pas… balbutiai-je.
- Alors que sais-tu ?
- Je sais que je suis accusé d’un meurtre, enfin d’un double meurtre désormais. La première victime fut Christian Ackerman, un homme d’affaires si je me souviens. La coïncidence est qu’il a causé
un accident il y a deux ans et que ma mère en est morte.
- Coïncidence… ? coupa Camille.
- Très bien ! Cet homme responsable meurt dernièrement. L’équipe du capitaine Backen a saisi l’affaire et par coïncidence, dis-je en évitant le regard de mon interlocuteur, Alexandre
Ackerman, le frère de la victime poursuit une vendetta contre moi.
- Le Capitaine Backen est un homme respectable qui fera tout contrer les charges qui pèse sur toi. En fait, ce qui m’étonne c’est que tu sois à l’air libre.
- Il m’a libéré. Il va bien au-delà des emmerdes.
- Ouais je vois… il risque surtout de perdre son job. Concernant Alexandre, tu devrais te méfier. J’ai vu des règlements de comptes dépassant toute moral. Jusqu’où est-on capable d’aller par
vengeance… ?
Je fixai intensément le contenu de mon tasse et en but une gorgée. Le liquide chaud me fit le plus grand bien. Les muscles de mon corps se relâchèrent un à un, se qui contraria le félin installé
posément sur mes jambes. Il étala ses pattes et emplanta ses griffes dans mes genoux. Le petit enfoiré ! J’allais protester pour virer ce parasite mais Camille prit la parole :
- Si je te comprends bien, t’as déjà le problème de la police. Le deuxième serait en fait une personne, plus ou moins liée à toi qui agirait comme un juge ?
- Non ! le stoppai-je instantanément. Son but est clairement de me nuire. Il a voulu que je sois arrêté pour ce premier crime. Il a ensuite tenté de tuer toutes les personnes croisées sur
mon chemin. Une de mes amies et la fille du capitaine, Lara Backen s’est battu contre ce bourreau…
- Et ? s’impatienta le jeune homme.
- C’est mon double.
- Hein ?!
- Je ne peux pas l’expliquer, je n’ai jamais eu de confrontation directe. Il semble jouer de moi. Les meurtres, mon adresse, et ces indices. Lara l’a décrit comme ma propre présentation :
des cheveux longs, même proportion du visage, carrure identique, âge similaire. Tout coïncide encore une fois avec moi.
- Je suis sceptique. A voir ta gueule, je pourrai te comparer à n’importe quel adolescent métalleux. Si tu m’ajoutes trente centimètres de cheveux et que je me rase la barbe, je suis ton sosie
identique. Pour moi, c’est juste un groupie qui t’a kiffé et qui veut faire le malin.
Camille éclata de rire. La brutalité sonore fut si soudaine que l’animal prit peur et d’étala en courant. « Oh le Lundi ! » poursuivit le jeune homme euphorique. Je le regardai
sans comprendre. Je parlais sérieusement et mon interlocuteur n’avait que faire de mon enquête. La discussion fut suspendue un moment le temps que Camille reprenne ses esprits. Je ne désirai pas
parler avec un individu aussi évasif.
Céline surgit soudainement pour me prendre à part.
- Logan, dit-elle. Je suis désolée de t’avoir dénoncée auprès de la police.
- C’est un peu tard pour s’excuser, rétorquai-je, l’amertume au bord des lèvres.
- Je pensais bien faire. Regarde-toi ! Tu es en piteux état. Je me disais qu’on pouvait éviter tout ça. Que tu serais en sécurité.
- Comme tu peux le constater, c’est raté. Tu sais ce que c’est une garde à vue ? J’ai été humilié ! Ramené plus bas que terre !
- Mais je…
- Non ! Non… tais-toi par pitié. Je ne veux plus t’entendre là-dessus.
De ses yeux s’écoulèrent quelques larmes scintillantes. Elle passa l’index sous son nez et renifla. « Désolée. » répétait-elle comme un écho. Je détournai la tête dans le salon. Camille
jouait avec son chat et en insultant le deuxième de « difforme ». J’étais réellement chez les fous. Il ne manquait plus que la camisole et la cellule capitonnée.
- Céline. J’ai besoin de le connaître un peu plus. Qu’est-ce que tu peux m’apporter comme infos sur lui ?
- Des infos sur quoi ?
- Comment tu l’as connu, ce qu’il fait dans la vie, quels rapports avec lui… tout ! Je veux tout savoir de cet individu.
- Je retrouve le méfiant Logan, dit-elle avec une légère ironie dans la voix. Déjà en classe tu méprisais tout le monde. Toujours sur le qui-vive. Toujours la moindre parole prise au premier
degré. Tu es sombre Logan, et je pense que c’est pour ça que j’ai été attirée par toi.
- Je te coupe Céline, c’est pas le moment de me faire des révélations sur toi. Juste Camille.
- Comme tu voudras, se résigna-t-elle. Je pense que tu as pu le voir, mais Camille est photographe. Il suit des cours à la MJM, une école d’art à Strasbourg. Cet appartement m’a été laissé par
mes parents, j’avais besoin d’un colocataire pour partager les frais du loyer. Camille a répondu à l’une de mes annonces. Il disait « chercher la tranquillité ». A ma première
rencontre, j’ai cru te voir à travers lui. Sous son air cynique et son humour déplacé se cache une personne au passé chargé. Il s’est ramené avec ses deux chats, sa guitare, un appareil photo, un
livre et un silence extrêmement pesant. Maintes fois j’ai essayé de lui délier la langue mais j’ai fini par abandonner. Un soir, il s’est exprimé au sujet d’évènements qui se sont déroulés ces
derniers mois. Il parlait vite, sans cohérence. Son esprit s’embrouillait et réfutait certains dires, comme s’il essayait de se convaincre que ça ne pouvait pas exister.
- De quoi parlait-il ?
- D’êtres maléfiques. Lui et ses amis furent la cible d’ennemis puissants. L’un de ses chats est même le dernier souvenir de sa copine. Elle a connu un « destin tragique » d’après lui.
Au terme d’une importante dispute avec la famille de sa copine, il a emporté le chat pour « expier son acte ». En dehors de ces dires pour le moins inhabituels, Camille est en proie à
des terreurs nocturnes, des sautés d’humeurs et parfois même des « coupures de l’esprit ».
- Autrement dit de la schizophrénie, conclus-je.
- C’est à peu près ça, oui. Ma mère travaille dans le milieu hospitalier, elle rencontre quelques fois des pathologies de ce type. Chez les schizophrènes, il y a des symptômes aigus et des
symptômes négatifs. On peut noter le repli sur soi, le désintéressement total des autres, mais aussi un comportement plus « étrange ». Il ne faut pas voir ça comme quelque chose de
péjoratif, mais un schizophrène a des hallucinations, des délires ou mêmes des incohérences. Chez Camille, ça se manifeste par un isolement mais également un délire de persécution, un « vol
de la pensée ». Il est la cible de « Sombre Rois », des êtres malveillants qui veulent sa mort. Son esprit est scié en deux, partagé entre le Camille que l’on connaît, et un autre
esprit différent du sien, ce qu’il appelle l’ « Esprit Servant ». Un corbeau qui lui dicterait des conseils et des avertissements sur les réflexions quotidiennes de sa vie. Et le
dernier signe c’est ça…
Céline ouvrit une chambre partiellement vide. La pièce ne contenait qu’un lit et un bureau où trônait un livre noir. « Duma Key » de Stephen King.
- Cool ! m’écriai-je. Il aime Stephen King !
- En fait, ce livre est la dernière possession d’un de ses amis dont il a perdu contact et qui serait aussi en lien avec les événements de ces derniers mois. Par respect à sa mémoire, il ne l’a
jamais lu et ne le lira jamais.
Elle referma la porte et m’entraîna dans le salon où Camille jouait désormais de la guitare. Son niveau était différent du mien. Bien mieux maîtrisé, mais un son plus mélancolique. Je me perdais
dans la mélodie de sa composition mais Céline me ramena à la réalité.
- Tu sais désormais à qui tu as affaires. Camille et moi avions tenté d’avoir une relation, mais ce fut un échec. Il n’accorde pas sa confiance aux gens, et refuse de s’attacher par peur de
commettre l’irréparable.
- Je dois achever ma discussion avec lui, après quoi je partirai avec ce que je sais.
Camille bougeait ses doigts sur les cases du manche avec une facilité déconcertante, sans même prêter attention à ce qu’il jouait. Admirant, je l’écoutais faire sans briser l’harmonie de sa
musique. Enfin… jusqu’à ce qu’il se décide de chanter.
- Ça sonne faux, dis-je un sourire aux lèvres.
- Yo ! Joue « Never Leave Me » de Seether et chante ensuite. On en reparlera mon Bichon. Tu veux quoi ?
- Clore ce que pour quoi je suis venu.
- Très bien.
Il reposa la guitare sur le canapé et replia une jambe sur son genou. Les bras croisés, il resta immobile jusqu’à ce que je brise le silence. Ce que je fis :
- Tu as l’air d’avoir une opinion toute faîte sur mon cas. Jacques Lefebvre ça ne te dit rien ?
- Non, mais sa mère a vécu à Étain.
- Et alors, on va faire des recherches sur la mère Lefebvre ?
- Je te propose mieux que ça.
- Ah ? dis-je émerveillé.
Camille se leva et enfila sa veste prêt à partir. Puis il s’interrompit :
- Tu vas prendre une douche pendant que je vais promener mon chat. Tu schlingues.
La pression retomba d’un coup. Camille eut l’effet escompté car un large sourire se dessina sur ses lèvres. Mes bras m’en tombaient. Je pensais tout miser sur lui. Je partis à contrecœur en
direction de la douche quand il m’appela une seconde fois.
Je m’attendais à ce qu’il me dise de ne pas oublier le savon ou de prendre une serviette quelque part. Non, ce fut tout autre :
- Prends une douche, et on part pour Étain.
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